Les apports de l’analyse systémique et stratégique dans les relations éducatives

Compétences psycho-sociales

Mis à jour le lundi 30 mars 2026 , par Delphine Dedreux

A l’heure où les enseignants sont invités à mesurer les enjeux liés aux compétences psycho-sociales, et à s’acculturer à celles-ci pour pouvoir les mobiliser dans leurs pratiques pédagogiques, l’analyse systémique leur offre un cadre d’analyse et des clés de lecture sur les situations qu’ils vivent en classe, au quotidien, avec leurs élèves. Parce qu’elle est une approche non-normative intégrant la complexité et l’interdépendance inhérentes aux interactions au sein des groupes, parce qu’elle poursuit un double objectif d’apaisement des relations collectives et d’apprentissage émotionnel individuel, l’analyse systémique est de nature à permettre aux enseignants de percevoir le cercle vertueux dans lequel les CPS pourraient les engager avec les élèves [1] . L’analyse systémique donne parfois aux enseignants un pouvoir d’agir sur les interactions dysfonctionnelles qu’ils vivent parfois en classe. En tout état de cause, elle les invite à changer de regard, à appréhender la personne derrière l’élève, et à interroger leur propre influence.

En prenant appui sur l’état de la recherche, le présent article présente les principaux outils d’analyse et d’action issus de l’approche systémique de l’école Palo Alto mobilisables par les enseignants. Il inclut l’audition de trois enseignants formés à l’analyse systémique et stratégique, qui ont bien voulu répondre à nos questions pour témoigner de la manière dont Palo Alto avait pu contribuer à apaiser leurs relations avec leurs élèves, tout en favorisant la responsabilisation de ces derniers.


L’analyse systémique et stratégique est un courant de pensée innovant qui a vu le jour dans les années 1950 dans une petite ville des Etats-Unis proche de San Francisco, Palo Alto, porté par un groupe de thérapeutes dirigé par Grégory Bateson. Cette approche propose une vision radicalement nouvelle des difficultés humaines qui prend en compte les interactions sociales, les émotions et l’environnement de chacun. Selon cette perspective, les problèmes rencontrés par une personne ne sont pas seulement analysés comme le résultat de ses propres conflits internes, de son passé ou de son vécu, mais sont étroitement liés à l’environnement et aux interactions sociales dans lesquels elle évolue.

L’analyse systémique, qui peut être définie comme l’étude des relations à l’intérieur des groupes humains, est bien connue des enseignants d’économie et gestion en tant que théorie managériale de mise en œuvre des stratégies de changement  [2]. Mais elle se prête à l’analyse de tout système, c’est pourquoi elle est également exploitée dans le domaine de la psychothérapie et dans celui de la médecine, l’efficacité de l’approche ayant été récemment été mise en lumière par une thèse en médecine [3]. En ce qui concerne l’éducation, deux chercheuses en sciences sociales ont démontré, il y a quelques années, les apports de la systémique en milieu scolaire [4] . Les expérimentations conduites par Teresa Garcia-Rivera en collaboration avec des formateurs d’enseignants invitent sans dogmatisme les enseignants à repenser leurs interactions en s’appuyant sur la systémique quand elles leur posent problème [5] . Plus récemment, la thérapeute Sandra Baudin, qui a exercé dans l’Education nationale pendant 20 ans a expliqué comment l’approche de Palo Alto l’avait outillée dans son quotidien de Conseillère principale d’éducation en collège [6].

Le présent article n’a pas vocation à expliciter les origines et la formation de la pensée de l’école de Palo Alto, sur lesquels de nombreux ouvrages ont été écrits [7]. Notre propos sera de mettre en lumière quelques outils issus de cette approche qui pourraient contribuer à outiller les enseignants et, le cas échéant, à contribuer à un climat scolaire serein entre les enseignants, leurs élèves et leurs parents. Un travail de recherche mené en 2022 dans le cadre de la Haute école pédagogique de Béjune, en Suisse, a expérimenté l’approche systémique et stratégique auprès d’élèves ayant un comportement inadapté récurrent. Elle a permis de valider l’efficacité de cette approche qui prend en compte non seulement la complexité du système au sein duquel se joue le problème à travers ses interactions mais aussi la logique de celui qui adopte un comportement inadapté afin d’en comprendre le sens. Lors de ce travail de recherche, l’analyse conduite dans trois situations de classe différentes a conduit à améliorer la relation entre l’enseignant et l’élève aux comportements inadaptés et à améliorer le climat de la classe, en venant renverser, dans chaque cas, l’équilibre dysfonctionnel qui se maintenait en classe pour créer un nouveau jeu relationnel  [8]. Un travail de recherche conséquent visant à mesurer l’efficacité de l’approche systémique et stratégique en matière d’amélioration du climat scolaire est en cours à l’université de Liège, dans le prolongement d’un premier travail de recherche lancé en 2019 et compromis par les confinements occasionnés par la crise sanitaire de 2020 [9].
Résolument pragmatique et résolutoire, ancrée dans le présent, l’analyse systémique s’attache à essayer de comprendre comment un problème donné se maintient et comment désamorcer le blocage, plutôt que s’interroger sur les origines, parfois lointaines, du problème. Elle est donc adaptée au milieu scolaire en ce sens qu’elle offre des outils immédiatement accessibles à l’enseignant, dans le cadre de son établissement scolaire et surtout, dans le cadre de sa classe. Cette approche propose d’analyser les difficultés relationnelles en plaçant l’individu au centre du système dans lequel il évolue, dont la communication fait partie inhérente. Dans cette analyse, un système est un ensemble d’éléments en interaction. Ainsi, les groupes sociaux, tout comme les organismes vivants, sont des systèmes ouverts sur l’extérieur. Un groupe-classe est donc un système, de même qu’un établissement est un système. Le fonctionnement de l’individu au cœur de ce système est au cœur de l’analyse systémique, qui prend en compte l’ensemble des interactions présentes.

Une précision s’impose ici. Dans un système, le tout est plus que la somme des éléments qui le composent, ce qui pourrait être schématisé par l’expression mathématique 1+1=3. C’est le principe de totalité. Il est impossible d’anticiper le fonctionnement d’un système sur la base de la simple analyse des éléments qui le composent. Les équipes éducatives, qui constituent chaque année des classes qu’elles espèrent les plus sereines possibles, savent bien à quel point toute prédiction est hasardeuse en la matière ! Non seulement la dynamique de groupe a sa logique propre, mais cette dynamique influence les comportements individuels.

L’importance de la communication doit également être soulignée. L’approche de Palo Alto va notamment inviter à analyser la ponctuation des séquences de communication entre les acteurs d’un système. La ponctuation, c’est l’angle sous lequel nous analysons une interaction entre des personnes, et l’angle sous lequel eux-mêmes regardent l’interaction. Mais la ponctuation peut être discordante ; c’est le cas à chaque fois qu’un acteur considère qu’il se comporte d’une certaine manière en réaction au comportement d’un autre acteur, ce dernier ayant une analyse du même ordre… Un cercle vicieux se met alors en place, les actions de chacun agissant à la fois comme une cause et comme un effet. Dans la classe comme dans l’entreprise, l’approche systémique nous incite à ne plus raisonner de façon linéaire, en considérant qu’un comportement A a généré un comportement B, mais circulaire, en interrogeant l’influence réciproque de tous les acteurs d’un système dans une situation donnée.

Le concept de tentative de régulation est, lui-aussi, central dans l’approche de Palo Alto. “Le problème, c’est la solution” est une phrase emprunte de paradoxe attribuée à Paul Watzlawick, un des acolytes de G. Bateson, qui résume efficacement l’approche interactionnelle [10] . Dans cette analyse, ce que la personne concernée a tenté pour résoudre son problème, en d’autres termes, les tentatives de régulation qu’elle a mis en œuvre, sont analysées comme une série d’éléments ayant entretenu le problème, voire, dans certains cas, l’ayant aggravé. En thérapie stratégique, les tentatives de régulation mises en œuvre par le patient doivent donc être stoppées et leur analyse (qui consiste à déterminer le « thème des tentatives de régulation ») donnera lieu à une approche à 180 degrés proposée au patient, qui sera outillé et accompagné pour la mettre en œuvre.

L’école de Palo Alto développe également le concept d’empathie stratégique qui se distingue de l’approche traditionnelle de l’empathie par son orientation résultats. Il s’agit de se mettre en situation de comprendre l’autre, d’identifier ses freins, afin d’adapter son approche ou son mode de communication. Ce concept d’empathie stratégique, utilisée en management du changement et en formation au leadership, permet notamment d’identifier le moment opportun et le mode de communication adapté pour proposer un changement.

L’analyse systémique propose également une analyse du phénomène de l’escalade symétrique, processus relationnel dans lequel chacun cherche à marquer sa différence avec l’autre en occupant une position contestée soit de plus en plus haute soit de plus en plus ou basse. Ce processus entretient et amplifie le conflit jusqu’à conduire inexorablement à un blocage, les deux acteurs du processus étant convaincus que pour mettre fin à la violence de l’autre, il faut aller plus loin que lui. Tout cela ne se termine immanquablement par la victoire de l’un sur l’autre (avec tout ce que cela sous-entend de ressentiment) ou par l’éclatement de la relation. Dans cette configuration, l’analyse systémique favorise la désescalade en conduisant l’un des acteurs à remettre en question sa recherche constante d’une position haute. En termes d’analyse, ce concept d’escalade symétrique éclairera souvent les situations bloquées dans lesquelles les enseignants, forts de leur souhait de faire évoluer leurs élèves, peuvent souvent se retrouver.


Trois enseignants formés au modèle systémique, Marie, Audrey et Vincent, ont accepté de répondre à nos questions sur les apports de cette approche dans les relations avec leurs classes et avec les parents d’élèves. Leur témoignage montre que l’approche de Palo Alto est un outil précieux de soutien au parcours de l’élève.

  • Marie est enseignante de lettres en collège depuis 2008. Elle est formée à l’approche systémique depuis 2019.
  • Audrey est professeure des écoles depuis 2008. Elle est formée à l’approche systémique depuis 2021.
  • Vincent est enseignant en anglais dans le second degré depuis 1999. Il est formé à l’approche systémique depuis 2022.

1. La gestion de classe est aujourd’hui une préoccupation centrale pour nos enseignants. Est-ce que le fait d’avoir été formé à l’approche systémique vous a aidé à mieux gérer vos classes ?

Vincent : Oui, l’approche de Palo Alto m’a définitivement aidé à mieux gérer mes classes, sur plusieurs plans. La notion d’escalade symétrique a été une aide. En tant qu’enseignant, on a très vite tendance à entrer en escalade symétrique. Etre formé à l’approche stratégique permet de repérer les moments où on « monte », et de réaliser qu’on ferait mieux de rester « en bas ». Le concept de tentative de régulation et celui d’intention commune sont également intéressants. Réaliser qu’on a toujours la même intention quand on s’adresse aux élèves pour leur demander le silence, ou les inciter à se mettre au travail, cela permet de repérer les cercles vicieux dans lesquels on est engagés, et de puiser dans ses ressources une autre manière de faire les choses. Envisager le groupe-classe comme un système, y repérer les interactions permet de repérer les leaders. Enfin, cette approche m’a aidé à apaiser un conseil de classe pendant lequel les enseignants, désemparés par une classe difficile, avaient le sentiment d’avoir tout essayé. Nous avons pu faire front, changer notre relation en créant une cohérence dans nos différentes approches, ce qui a conduit à un apaisement dans la relation éducative.

Marie : Je suis complètement d’accord. L’approche stratégique m’a aidée à repérer les cercles vicieux dans lesquels j’étais bloquée en tant qu’enseignante pour en sortir. Par ailleurs, j’avais une tendance naturelle à l’empathie, et l’analyse systémique m’a permis de l’exploiter et de développer une empathie stratégique, orientée solution. Cette approche m’a aidée à rejoindre certains élèves avec lesquels j’avais le sentiment de ne pas savoir faire. En effet, cette approche m’a permis d’interagir différemment avec mes classes (notamment celles considérées comme difficiles) en me concentrant davantage sur les interactions avec les élèves, de façon individuelle, plutôt que sur un groupe.
Audrey : L’analyse systémique apporte une ouverture d’esprit qui permet de gagner en souplesse. Analyser la ponctuation dans la relation, se mettre à la place de l’autre… Je suis moins dans le frontal, j’ai appris à être « dans la rondeur ». En d’autres termes, cela m’a permis de ne plus prendre de front certains élèves, d’aborder certaines relations avec de l’humour également, ce qui aide à apaiser la relation.


2. Est-ce que vous avez eu l’occasion de partager votre analyse avec d’autres collègues en difficulté ?

Vincent : Il n’est pas évident, en tant qu’enseignant, d’avouer qu’on est en difficulté avec une classe. J’ai le souvenir d’une jeune enseignante stagiaire en espagnol, qui m’avait demandé conseil, et avec laquelle nous avions construit une grille d’analyse de ses interactions en classe. Ses tentatives de régulation étaient, pour l’essentiel, orientées vers une demande de respect de la part de ses élèves. A partir de cette analyse, nous avons pu modifier l’organisation de sa classe. Les injonctions au respect ayant cessé, certains élèves ont pu revenir vers elle plus sereinement.

Marie : J’ai été amenée à échanger sur l’approche systémique au cours de nombreux échanges informels avec mes collègues. Par ailleurs, en 2023, j’ai animé pour plusieurs collègues volontaires un atelier intitulé « Comment rendre inconfortable l’irrespect des règles ? », pendant lequel je leur ai présenté les notions d’escalade et de désescalade. Les enfants et les adolescents adorent l’intensité, et l’escalade est un piège dans lequel les adultes peuvent facilement tomber. J’ai notamment le souvenir d’un collègue, proche de la retraite, qui m’a fait de très bons retours sur le processus de désescalade qu’il avait pu mettre en œuvre avec un élève après l’atelier.


3. Quels sont les changements qui, pour vous, ont été apportés directement par Palo Alto dans vos relations aux élèves ?

Vincent : La notion de responsabilisation a été une grande révolution pour moi. Les enseignants reçoivent beaucoup d’injonctions, et leur volonté de voir réussir les élèves peut les pousser à beaucoup les prendre en charge. Or, à terme, la prise en charge tend à énerver tout le monde. Les élèves ne supportent pas ce « coussin de sécurité » qu’on met entre les conséquences de leurs actes et le monde, et ils finissent par tout faire pour essayer de faire éclater ce coussin. Changer son approche et leur expliquer « Tu fais ce que tu veux et tu en assumeras les conséquences » est un discours qui peut être déstabilisant mais qui est très responsabilisant pour l’élève. Par exemple, j’ai cessé à un moment donné de passer du temps en classe à contrôler que les devoirs avaient bien été faits. C’est une démarche chronophage et une source de tensions dès le démarrage du cours, d’autant que les élèves sont toujours très créatifs dans leurs excuses. Je les ai donc responsabilisés en début d’année, en leur expliquant qu’ils étaient les mieux placés pour savoir de quoi ils avaient besoin, ou pas. J’ai ensuite repris cette approche à chaque fois qu’un élève venait discuter d’une mauvaise note : « As-tu bien fait tout ce que j’avais conseillé ? » En d’autres termes, « c’est toi qui sais, moi ça va ».

Marie : J’ai également mis fin à certains moments de crispation, notamment à la fin du cours. Plutôt que de retenir les élèves en fin de cours pour les obliger à noter leurs devoirs, je leur ai expliqué que s’ils ne les notaient pas, ils en assumeraient les conséquences. J’ai également cessé de les obliger à ranger leurs affaires, cessé de refaire leurs classeurs… Bien entendu, ceci est valable pour les élèves de 3ème, pas pour des élèves de 6ème qui doivent apprendre à devenir collégiens et qu’on doit accompagner dans cet apprentissage. En 3ème, le fait de les considérer comme responsables de leur prise de notes, de l’organisation de leur travail est une immense source d’apaisement de la relation.
Audrey : Je vois désormais plus le groupe-classe ou les élèves comme un système, au lieu de ne percevoir que les élèves dans leur dimension individuelle. Cela me permet de constater que tout est relié, dans une approche circulaire. J’ai également pu aider ponctuellement certains enfants, notamment un petit garçon très brillant et perfectionniste, qui se mettait une pression énorme et en souffrait. Le résultat a été spectaculaire.


4. Diriez-vous que finalement, le fait d’avoir cette approche systémique a été une source d’apaisement de la relation aux élèves ?

Marie : L’approche stratégique nous conduit à nous mettre à hauteur d’adolescent, à nous placer à côté de l’élève. En agissant ainsi, on ne veut pas « pour » l’élève, on ne veut pas plus que lui, on se place en rôle d’accompagnant, ce qui est extrêmement apaisant pour la relation.

Vincent : Les textes officiels nous disent de rendre l’élève acteur de ses apprentissages. Pour autant, nous avons tendance, en tant qu’enseignant, à les prendre en charge, en partant de bonnes intentions. Ce faisant, on ne les rend pas acteur de leur parcours. C’est beaucoup plus efficace de les laisser agir à leur guise et en subir les conséquences. Ce feed-back qu’ils reçoivent alors les met en situation de mobiliser leurs propres ressources. En d’autres termes, l’approche stratégique nous amène à cesser de partir du principe qu’on sait mieux que les élèves ce qui est bon pour eux. Elle nous conduit à ne plus nous mettre à leur place et à nous placer à côté d’eux.

Audrey : Je n’avais pas forcément besoin d’apaisement dans ma relation aux élèves. Mais l’approche de Palo Alto m’a fait gagner confiance en moi. Aujourd’hui, je ne me rends plus malade si ma progression n’avance pas à cause des remplacements que je suis amenée à effectuer dans mon école [11].


5. Quels changements avez-vous constatés en ce qui concerne non plus seulement l’enseignement mais l’accompagnement des élèves, dans leurs choix d’orientation, par exemple ?

Vincent : Il y a un compte à rebours lancé à partir du mois de janvier de l’année de terminale, qui n’est simple ni pour les élèves ni pour les familles. Il est très difficile pour un enseignant de contribuer à faire retomber la pression Parcoursup, même si le stress des élèves nous fait mal au cœur. Finalement, il est difficile d’être juge et partie, quand on met des notes qui comptent pour l’orientation…

Marie : C’est difficile pour moi de répondre car je n’ai pas eu l’occasion d’accompagner les 3ème en tant que professeur principal. Mais, lors d’échanges avec des élèves ou des parents d’élèves à propos de l’avenir, encore une fois j’ai pu observer que l’approche de Palo Alto nous amène à nous placer à hauteur d’adolescent, donc à mieux entendre les flottements, à mieux accueillir les hésitations des jeunes face aux choix d’orientation. Cela peut faciliter les choix et, en tout état de cause, cela apaise les tensions.


6. Est-ce l’approche systémique a pu également changer quelque chose dans vos relations aux parents d’élèves ?

Vincent : Cette approche a changé deux choses. Vis-à-vis des parents qui prennent beaucoup en charge leurs enfants, et qui ont tendance à mettre en cause l’enseignant, l’analyse systémique m’a permis d’éviter les conflits, d’être stratégique en répondant à leurs interrogations tout en restant en position basse, pour éviter l’escalade. Cela permet aussi de contribuer à outiller certains parents qui sont en demande. J’ai le souvenir d’une mère d’élève très investie dans la scolarité de son enfant, lui-même assez passif, à qui j’ai répondu « La chose dont il a le plus besoin, c’est de votre confiance, et de préserver votre relation ». Cette mère est repartie de notre entretien très apaisée. Quant aux parents qui sont éloignés de l’école, qui n’osent plus y mettre les pieds, pourquoi ne pas les rencontrer ailleurs, au café d’en face, par exemple ? Celui qui dispose d’un levier pour agir sur la relation, c’est l’enseignant.

Marie : Là encore, l’approche de Palo Alto amène à considérer autrement les relations avec les parents d’élèves. Si on regarde les individus, on ne voit plus les parents d’élèves mais des êtres humains. C’est la même logique que pour les élèves : changer de regard. Quand les parents ne viennent plus à l’école, au collège, au lycée, l’empathie stratégique est un outil puissant, qui nous amène à les regarder différemment et à aller à leur rencontre, au café, comme Vincent, ou, comme j’ai pu le faire, à la maison de quartier. Elle nous conduit à nous placer à côté d’eux, en position basse. Plus généralement, ma formation à l’approche stratégique m’a permis de mieux manier la balançoire position haute/position basse. Quand on sait se placer en position basse, cela apporte de la confiance en soi qui permet, quand le parent va sur un terrain qu’on connait bien, celui des programmes, par exemple, d’adapter ponctuellement une position un peu plus haute et de défendre son expertise.

Audrey : J’assiste souvent à des rendez-vous parents/enseignants avec des collègues qui me le demandent. Et lorsque la tension monte ou lorsque certains parents arrivent très « remontés », nous ne sommes pas, en tant qu’enseignants, préparés. Ce n’est pas intuitif. Et être formé avec des outils de Palo Alto peut aider. L’éducation nationale aurait intérêt à former les professeurs à la conduite d’entretiens, que ce soit en formation initiale, quand ils débutent, ou en formation continue. La formation par des jeux de rôle serait la plus utile : comment savoir éviter l’escalade symétrique, l’identifier et y mettre fin.


7. Est-ce que vous percevez des risques, des écueils à adopter cette approche ? Je pense au 180° par exemple, qui peut être très déstabilisant pour un non-systémicien.

Vincent : Palo Alto propose des outils qui supposent une analyse très rigoureuse. Le risque est de jouer à l’apprenti sorcier et de générer un 180° qui n’en est pas un. C’est un modèle où le copier/coller n’est pas envisageable. Les lectures ne sont pas toujours suffisantes, mais il ne me semble pas nécessaire de suivre une formation longue de thérapeute ; certaines formations dédiées aux professionnels de l’enfance peuvent suffire à analyser et réguler des situations. Elles donnent l’accès à des supervisions avec des professionnels, en cas de doute.

Marie : D’anciens collègues viennent me voir après avoir essayé de résoudre leur problème, en s’inspirant de lectures ou de podcasts. J’y vois deux risques : la tentation du copier/coller, alors qu’aucun problème n’est jamais totalement semblable à l’autre, et faire soi-même, qui est un exercice difficile. L’analyse d’une situation demande de l’objectivité.


8. Quels conseils donneriez-vous à des enseignants toujours en activité ?

Vincent : Je leur conseillerais de commencer par lire quelques livres. Les formations nécessitent un financement qui n’est pas toujours accessible. Et j’aimerais ajouter qu’ils font un métier capital, infiniment beau mais infiniment difficile. Ce n’est pas parce qu’on rencontre des difficultés qu’il faut en conclure qu’on est un mauvais enseignant. Arriver à décoder pourquoi et en quoi c’est difficile, c’est un exercice très déculpabilisant.
Marie : Je leur conseillerais de lire, et de trouver un groupe de collègues motivés avec lesquels échanger sur ses pratiques. C’est précieux et motivant.

Audrey : Les lectures permettent de décaler un peu son champ de vision. Elles apportent un plus, une souplesse, dans l’enseignement, dans sa relation aux autres. Ceci étant, quand on est confronté à une situation difficile, il vaut mieux faire appel à un professionnel, car on manque d’objectivité, on n’identifie pas nécessairement tout ce qui a été tenté pour solutionner le problème. D’une façon générale, il est difficile d’aider quand on fait partie de la relation. Les élèves que j’ai pu aider grâce à l’approche systémique n’étaient pas les miens… Finalement, le risque est de croire faire du Palo Alto sans en faire, que donc ça ne fonctionne pas, et donc d’en conclure que c’est nul.


Propos recueillis par : Delphine Dedreux, IA-IPR en économie et gestion, Académie de Versailles


[1Selon un rapport récent de l’inspection générale de l’éducation du sport et de la recherche, les enseignants peinent actuellement à mesurer l’intérêt qu’ils pourraient retirer de l’enseignement des CPS. Voir Lugnier, Marsollier, Bidar, Bosdeveix, Imokrane, Mazeron, « Compétences psychosociales. Soutenir la promesse émancipatrice de l’École républicaine », 2025 :
https://www.education.gouv.fr/igesr/competences-psychosociales-soutenir-la-promesse-emancipatrice-de-l-ecole-republicaine-470036

[2Voir notamment Malarewicz, Jacques-Antoine, « Systémique et entreprise », 2017

[3Millet, Margaux. « La thérapie brève et systémique selon le modèle de PALO ALTO : étude quantitative rétrospective sur l’efficacité ». Thèse en médecine, 2025
https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-05381851v1/file/MILLET_Margaux_Medecine_2025.pdf

[4Curonici et McCulloch, « Psychologues et enseignants. Regards systémiques sur les difficultés scolaires. De Boek Université », 1997.

[5Garcia-Rivera & Vidal, « Palo Alto à l’école », 2014.

[6Baudin, Sandra. Relations éducatives selon l’approche de Palo Alto. Les tribulations d’une CPE en collège. Enrick B Editions, 2023

[7Citons notamment Wittezaele & Garcia-Rivera, « A la recherche de l’école de Palo Alto », 2008

[10Watzlawick, Weakland, Fisch. « Changements », 1975

[11Audrey est une enseignante « surnuméraire » dans son école. Elle travaille la langue française avec toutes les classes, de la petite section jusqu’en CM2. Elle est également régulièrement sollicitée pour remplacer ses collègues absents.